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Je t’emmène prendre un bain, je te promets un orange et un œuf dur et tu trouves le moyen de brairecomme un âne !Toujours hoquetant, je répondis :- Je ne veux pas aller en Enfer.Elle leva les yeux au ciel et se tut, confondue par tant de niaiserie.Je crois n’avoir jamais mis les pieds dans un bain maure depuis mon enfance. Une va-gue appréhension et un sentiment de malaise m’ont toujours empêché d’en franchir laporte. A bien réfléchir je n’aime pas les bains maures. La promiscuité, l’espèce d’impu-deur et de laisser-aller que les gens se croient obligés d’affecter en de tels lieux m’en écartent.Même enfant, je sentais sur tout ce grouillement de corps humides, dans ce demi-jour inquiétant, uneodeur de péché. Sentiment très vague, surtout à l’âge où je pouvais encore accompagner ma mère au bainmaure, mais qui provoquait en moi un certain trouble.Dès notre arrivée nous grimpâmes sur une vaste estrade couverte de nattes. Après avoir payé soixantequinze centimes à la caissière nous commençâmes notre déshabillage dans un tumulte de voix aiguës, unva-et-vient continu de femmes à moitié habillées, déballant de leurs énormes baluchons des caftans etdes mansourias, des chemises et des pantalons, des haïks à glands de soie d’une éblouissante blancheur.Toutes ces femmes parlaient fort, gesticulaient avec passion, poussaient des hurlements inexplicables etinjustifiés.Je retirai mes vêtements et je restai tout bête, les mains sur le ventre, devant ma mère lancée dans uneexplication avec une amie de rencontre. Il y avait bien d’autres enfants, mais ils paraissaient à leur aise,couraient entre les cuisses humides, les mamelles pendantes, les montagnes de baluchons, fiers de mon-trer leurs ventres ballonnés et leurs fesses grises.Je me sentais plus seul que jamais. J’étais de plus en plus persuadé que c’était bel et bien l’Enfer. Dansles salles chaudes, l’atmosphère de vapeur, les personnages de cauchemar qui s’y agitaient, la température,finirent par m’anéantir. Je m’assis dans un coin, tremblant de fièvre et de peur. Je me demandais ce quepouvaient bien faire toutes ces femmes qui tournoyaient partout, couraient dans tous les sens, traînant degrands seaux de bois débordants d’eau bouillante qui m’éclaboussait au passage. Ne venaient-elles doncpas pour se laver? Il y en avait bien une ou deux qui tiraient sur leurs cheveux, assises, les jambes allon-gées, protestant d’une voix haute, mais les autres ne semblaient même pas s’apercevoir de leur présenceet continuaient leurs éternels voyages avec leurs éternels seaux de bois. Ma mère, prise dans le tourbillon,émergeait de temps en temps d’une masse de jambes et de bras, me lançait une recommandation ou uneinjure que je n’arrivais pas à saisir et disparaissait. Devant moi, dans un seau vide, il y avait un peigne encorne, un gobelet de cuivre bien astiqué, des oranges et des œufs durs. Je pris timidement une orange, jel’épluchai, je la suçai pendant longtemps, le regard vague. Je sentais moins l’indécence de mon corps danscette pénombre, je le regardais se couvrir de grosses gouttes de sueur et je finis par oublier les femmesqui s’agitaient, leurs seaux de bois et leurs voyages inexplicables autour de la pièce. Ma mère fondit surmoi. Elle me plongea dans un seau d’eau, me couvrit la tête d’une glaise odorante et malgré mes cris etmes larmes me noya sous un flot d’injures et de feu. Elle me sortit du seau, me jeta dans un coin commeun paquet, disparut de nouveau dans le tourbillon. Mon désespoir dura peu, je plongeai la main dans leseau à provisions et je pris un œuf dur, gourmandise dont j’étais particulièrement friand. Je n’avais pasencore fini d’en grignoter le jaune que ma mère réapparut de nouveau, m’aspergea alternativement d’eaubouillante et d’eau glacée, me couvrit d’une serviette et m’emporta à moitié mort à l’air frais sur l’estradeaux baluchons. Je l’entendis dire à la caissière :- Lalla Fattoum, je te laisse mon fils, je n’ai pas eu encore une goutte d’eau pour me laver.Et à moi :

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Je t’emmène prendre un bain, je te promets un orange et un œuf dur et tu trouves le moyen de brairecomme un âne !Toujours hoquetant, je répondis :- Je ne veux pas aller en Enfer.Elle leva les yeux au ciel et se tut, confondue par tant de niaiserie.Je crois n’avoir jamais mis les pieds dans un bain maure depuis mon enfance. Une va-gue appréhension et un sentiment de malaise m’ont toujours empêché d’en franchir laporte. A bien réfléchir je n’aime pas les bains maures. La promiscuité, l’espèce d’impu-deur et de laisser-aller que les gens se croient obligés d’affecter en de tels lieux m’en écartent.Même enfant, je sentais sur tout ce grouillement de corps humides, dans ce demi-jour inquiétant, uneodeur de péché. Sentiment très vague, surtout à l’âge où je pouvais encore accompagner ma mère au bainmaure, mais qui provoquait en moi un certain trouble.Dès notre arrivée nous grimpâmes sur une vaste estrade couverte de nattes. Après avoir payé soixantequinze centimes à la caissière nous commençâmes notre déshabillage dans un tumulte de voix aiguës, unva-et-vient continu de femmes à moitié habillées, déballant de leurs énormes baluchons des caftans etdes mansourias, des chemises et des pantalons, des haïks à glands de soie d’une éblouissante blancheur.Toutes ces femmes parlaient fort, gesticulaient avec passion, poussaient des hurlements inexplicables etinjustifiés.Je retirai mes vêtements et je restai tout bête, les mains sur le ventre, devant ma mère lancée dans uneexplication avec une amie de rencontre. Il y avait bien d’autres enfants, mais ils paraissaient à leur aise,couraient entre les cuisses humides, les mamelles pendantes, les montagnes de baluchons, fiers de mon-trer leurs ventres ballonnés et leurs fesses grises.Je me sentais plus seul que jamais. J’étais de plus en plus persuadé que c’était bel et bien l’Enfer. Dansles salles chaudes, l’atmosphère de vapeur, les personnages de cauchemar qui s’y agitaient, la température,finirent par m’anéantir. Je m’assis dans un coin, tremblant de fièvre et de peur. Je me demandais ce quepouvaient bien faire toutes ces femmes qui tournoyaient partout, couraient dans tous les sens, traînant degrands seaux de bois débordants d’eau bouillante qui m’éclaboussait au passage. Ne venaient-elles doncpas pour se laver? Il y en avait bien une ou deux qui tiraient sur leurs cheveux, assises, les jambes allon-gées, protestant d’une voix haute, mais les autres ne semblaient même pas s’apercevoir de leur présenceet continuaient leurs éternels voyages avec leurs éternels seaux de bois. Ma mère, prise dans le tourbillon,émergeait de temps en temps d’une masse de jambes et de bras, me lançait une recommandation ou uneinjure que je n’arrivais pas à saisir et disparaissait. Devant moi, dans un seau vide, il y avait un peigne encorne, un gobelet de cuivre bien astiqué, des oranges et des œufs durs. Je pris timidement une orange, jel’épluchai, je la suçai pendant longtemps, le regard vague. Je sentais moins l’indécence de mon corps danscette pénombre, je le regardais se couvrir de grosses gouttes de sueur et je finis par oublier les femmesqui s’agitaient, leurs seaux de bois et leurs voyages inexplicables autour de la pièce. Ma mère fondit surmoi. Elle me plongea dans un seau d’eau, me couvrit la tête d’une glaise odorante et malgré mes cris etmes larmes me noya sous un flot d’injures et de feu. Elle me sortit du seau, me jeta dans un coin commeun paquet, disparut de nouveau dans le tourbillon. Mon désespoir dura peu, je plongeai la main dans leseau à provisions et je pris un œuf dur, gourmandise dont j’étais particulièrement friand. Je n’avais pasencore fini d’en grignoter le jaune que ma mère réapparut de nouveau, m’aspergea alternativement d’eaubouillante et d’eau glacée, me couvrit d’une serviette et m’emporta à moitié mort à l’air frais sur l’estradeaux baluchons. Je l’entendis dire à la caissière :- Lalla Fattoum, je te laisse mon fils, je n’ai pas eu encore une goutte d’eau pour me laver.Et à moi :

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